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Adolphe

Anecdote trouvée dans les papiers d’un inconnu

Chapitre VI

Benjamin Constant
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Quand nous fûmes arrivés sur les frontières, j’écrivis à mon père. Ma lettre fut respectueuse, mais il y avait un fond d’amertume. Je lui savais mauvais gré d’avoir resserré mes liens en prétendant les rompre. Je lui annonçais que je ne quitterais Ellénore que lorsque, convenablement fixée, elle n’aurait plus besoin de moi. Je le suppliais de ne pas me forcer, en s’acharnant sur elle, à lui rester toujours attaché. J’attendis sa réponse pour prendre une détermination sur notre établissement. «Vous avez vingt-quatre ans, me répondit-il: je n’exercerai pas contre vous une autorité qui touche à son terme, et dont je n’ai jamais fait usage; je cacherai même, autant que je le pourrai, votre étrange démarche; je répandrai le bruit que vous êtes parti par mes ordres et pour mes affaires. Je subviendrai libéralement à vos dépenses. Vous sentirez vous-même bientôt que la vie que vous menez n’est pas celle qui vous convenait. Votre naissance, vos talents, votre fortune, vous assignaient dans le monde une autre place que celle de compagnon d’une femme sans patrie et sans aveu. Votre lettre me prouve déjà que vous n’êtes pas content de vous. Songez que l’on ne gagne rien à prolonger une situation dont on rougit. Vous consumez inutilement les plus belles années de votre jeunesse, et cette perte est irréparable.»

La lettre de mon père me perça de mille coups de poignard. Je m’étais dit cent fois ce qu’il me disait: j’avais eu cent fois honte de ma vie s’écoulant dans l’obscurité et dans l’inaction. J’aurais mieux aimé des reproches, des menaces; j’aurais mis quelque gloire à résister, et j’aurais senti la nécessité de rassembler mes forces pour défendre Ellénore des périls qui l’auraient assaillie. Mais il n’y avait point de périls; on me laissait parfaitement libre; et cette liberté ne me servait qu’à porter plus impatiemment le joug que j’avais l’air de choisir.

Nous nous fixâmes à Caden, petite ville de la Bohême. Je me répétai que, puisque j’avais pris la responsabilité du sort d’Ellénore, il ne fallait pas la faire souffrir. Je parvins à me contraindre; je renfermai dans mon sein jusqu’aux moindres signes de mécontentement, et toutes les ressources de mon esprit furent employées à me créer une gaieté factice qui pût voiler ma profonde tristesse. Ce travail eut sur moi-même un effet inespéré. Nous sommes des créatures tellement mobiles, que, les sentiments que nous feignons, nous finissons par les éprouver. Les chagrins que je cachais, je les oubliais en partie. Mes plaisanteries perpétuelles dissipaient ma propre mélancolie; et les assurances de tendresse dont j’entretenais Ellénore répandaient dans mon coeur une émotion douce qui ressemblait presque à l’amour.

De temps en temps des souvenirs importuns venaient m’assiéger. Je me livrais, quand j’étais seul, à des accès d’inquiétude; je formais mille plans bizarres pour m’élancer tout à coup hors de la sphère dans laquelle j’étais déplacé. Mais je repoussais ces impressions comme de mauvais rêves. Ellénore paraissait heureuse; pouvais-je troubler son bonheur? Près de cinq mois se passèrent de la sorte.

Un jour, je vis Ellénore agitée et cherchant à me taire une idée qui l’occupait. Après de longues sollicitations, elle me fit promettre que je ne combattrais point la résolution qu’elle avait prise, et m’avoua que M. de P*** lui avait écrit: son procès était gagné; il se rappelait avec reconnaissance les services qu’elle lui avait rendus, et leur liaison de dix années. Il lui offrait la moitié de sa fortune, non pour se réunir avec elle, ce qui n’était plus possible, mais à condition qu’elle quitterait l’homme ingrat et perfide qui les avait séparés. «J’ai répondu, me dit-elle, et vous devinez bien que j’ai refusé.» Je ne le devinais que trop. J’étais touché, mais au désespoir du nouveau sacrifice que me faisait Ellénore. Je n’osai toutefois lui rien objecter: mes tentatives en ce sens avaient toujours été tellement infructueuses! Je m’éloignai pour réfléchir au parti que j’avais à prendre. Il m’était clair que nos liens devaient se rompre. Ils étaient douloureux pour moi, ils lui devenaient nuisibles; j’étais le seul obstacle à ce qu’elle retrouvât un état convenable et la considération, qui, dans le monde, suit tôt ou tard l’opulence; j’étais la seule barrière entre elle et ses enfants: je n’avais plus d’excuse à mes propres yeux. Lui céder dans cette circonstance n’était plus de la générosité, mais une coupable faiblesse. J’avais promis à mon père de redevenir libre aussitôt que je ne serais plus nécessaire a Ellénore. Il était temps enfin d’entrer dans une carrière, de commencer une vie active, d’acquérir quelques titres à l’estime des hommes, de faire un noble usage de mes facultés. Je retournai chez Ellénore, me croyant inébranlable dans le dessein de la forcer à ne pas rejeter les offres du comte de P*** et pour lui déclarer, s’il le fallait, que je n’avais plus d’amour pour elle. «Chère amie, lui dis-je, on lutte quelque temps contre sa destinée, mais on finit toujours par céder. Les lois de la société sont plus fortes que les volontés des hommes; les sentiments les plus impérieux se brisent contre la fatalité des circonstances. En vain l’on s’obstine à ne consulter que son coeur; on est condamné tôt ou tard à écouter la raison. Je ne puis vous retenir plus longtemps dans une position également indigne de vous et de moi; je ne le puis ni pour vous ni pour moi-même.» A mesure que je parlais sans regarder Ellénore, je sentais mes idées devenir plus vagues et ma résolution faiblir. Je voulus ressaisir mes forces, et je continuai d’une voix précipitée: «Je serai toujours votre ami; j’aurai toujours pour vous l’affection la plus profonde. Les deux années de notre liaison ne s’effaceront pas de ma mémoire; elles seront à jamais l’époque la plus belle de ma vie. Mais l’amour, ce transport des sens, cette ivresse involontaire, cet oubli de tous les intérêts, de tous les devoirs, Ellénore, je ne l’ai plus.» J’attendis longtemps sa réponse sans lever les yeux sur elle. Lorsque enfin je la regardai, elle était immobile; elle contemplait tous les objets comme si elle n’en eût reconnu aucun; je pris sa main: je la trouvai froide. Elle me repoussa. «Que me voulez-vous? me dit-elle; ne suis-je pas seule, seule dans l’univers, seule sans un être qui m’entende? Qu’avez-vous encore à me dire? ne m’avez-vous pas tout dit? Tout n’est-il pas fini, fini sans retour? Laissez-moi, quittez-moi; n’est-ce pas là ce que vous désirez?» Elle voulut s’éloigner, elle chancela; j’essayai de la retenir, elle tomba sans connaissance à mes pieds; je la relevai, je l’embrassai, je rappelai ses sens. «Ellénore, m’écriai-je, revenez à vous, revenez à moi; je vous aime d’amour, de l’amour le plus tendre, je vous avais trompée pour que vous fussiez plus libre dans votre choix.» Crédulités du coeur, vous êtes inexplicables! Ces simples paroles, démenties par tant de paroles précédentes, rendirent Ellénore à la vie et à la confiance; elle me les fit répéter plusieurs fois: elle semblait respirer avec avidité. Elle me crut: elle s’enivra de son amour, qu’elle prenait pour le nôtre; elle confirma sa réponse au comte de P***, et je me vis plus engagé que jamais.

Trois mois après, une nouvelle possibilité de changement s’annonça dans la situation d’Ellénore. Une de ces vicissitudes communes dans les républiques que des factions agitent rappela son père en Pologne, et le rétablit dans ses biens. Quoiqu’il ne connût qu’à peine sa fille, que sa mère avait emmenée en France à l’âge de trois ans, il désira la fixer auprès de lui. Le bruit des aventures d’Ellénore ne lui était parvenu que vaguement en Russie, où, pendant son exil, il avait toujours habité. Ellénore était son enfant unique: il avait peur de l’isolement, il voulait être soigné: il ne chercha qu’à découvrir la demeure de sa fille, et, dès qu’il l’eut apprise, il l’invita vivement à venir le joindre. Elle ne pouvait avoir d’attachement réel pour un père qu’elle ne se souvenait pas d’avoir vu. Elle sentait néanmoins qu’il était de son devoir d’obéir; elle assurait de la sorte à ses enfants une grande fortune, et remontait elle-même au rang que lui avaient ravi ses malheurs et sa conduite; mais elle me déclara positivement qu’elle n’irait en Pologne que si je l’accompagnais. «Je ne suis plus, me dit-elle, dans l’âge où l’âme s’ouvre à des impressions nouvelles. Mon père est un inconnu pour moi. Si je reste ici, d’autres l’entoureront avec empressement; il en sera tout aussi heureux. Mes enfants auront la fortune de M. de P***. Je sais bien que je serai généralement blâmée; je passerai pour une fille ingrate et pour une mère peu sensible: mais j’ai trop souffert; je ne suis plus assez jeune pour que l’opinion du monde ait une grande puissance sur moi. S’il y a dans ma résolution quelque chose de dur, c’est à vous, Adolphe, que vous devez vous en prendre. Si je pouvais me faire illusion sur vous, je consentirais peut-être à une absence, dont l’amertume serait diminuée par la perspective d’une réunion douce et durable; mais vous ne demanderiez pas mieux que de me supposer à deux cents lieues de vous, contente et tranquille, au sein de ma famille et de l’opulence. Vous m’écririez là-dessus des lettres raisonnables que je vois d’avance; elles déchireraient mon coeur; je ne veux pas m’y exposer. Je n’ai pas la consolation de me dire que, par le sacrifice de toute ma vie, je sois parvenue à vous inspirer le sentiment que je méritais; mais enfin vous l’avez accepté, ce sacrifice. Je souffre déjà suffisamment par l’aridité de vos manières et la sécheresse de nos rapports; je subis ces souffrances que vous m’infligez; je ne veux pas en braver de volontaires.»

Il y avait dans la voix et dans le ton d’Ellénore je ne sais quoi d’âpre et de violent qui annonçait plutôt une détermination ferme qu’une émotion profonde ou touchante. Depuis quelque temps elle s’irritait d’avance lorsqu’elle me demandait quelque chose, comme si je le lui avais déjà refusé. Elle disposait de mes actions, mais elle savait que mon jugement les démentait. Elle aurait voulu pénétrer dans le sanctuaire intime de ma pensée pour y briser une opposition sourde qui la révoltait contre moi. Je lui parlai de ma situation, du voeu de mon père, de mon propre désir; je priai, je m’emportai. Ellénore fut inébranlable. Je voulus réveiller sa générosité, comme si l’amour n’était pas de tous les sentiments le plus égoïste, et, par conséquent, lorsqu’il est blessé, le moins généreux. Je tâchai par un effort bizarre de l’attendrir sur le malheur que j’éprouvais en restant près d’elle; je ne parvins qu’à l’exaspérer. Je lui promis d’aller la voir en Pologne; mais elle ne vit dans mes promesses, sans épanchement et sans abandon, que l’impatience de la quitter.

La première année de notre séjour à Caden avait atteint son terme, sans que rien changeât dans notre situation. Quand Ellénore me trouvait sombre ou abattu, elle s’affligeait d’abord, se blessait ensuite, et m’arrachait par ses reproches l’aveu de la fatigue que j’aurais voulu déguiser. De mon côté, quand Ellénore paraissait contente, je m’irritais de la voir jouir d’une situation qui me coûtait mon bonheur, et je la troublais dans cette courte jouissance par des insinuations qui l’éclairaient sur ce que j’éprouvais intérieurement. Nous nous attaquions donc tour à tour par des phrases indirectes, pour reculer ensuite dans des protestations générales et de vagues justifications, et pour regagner le silence. Car nous savions si bien mutuellement tout ce que nous allions nous dire que nous nous taisions pour ne pas l’entendre. Quelquefois l’un de nous était prêt à céder, mais nous manquions le moment favorable pour nous rapprocher. Nos coeurs défiants et blessés ne se rencontraient plus.

Je me demandais souvent pourquoi je restais dans un état si pénible: je me répondais que, si je m’éloignais d’Ellénore, elle me suivrait, et que j’aurais provoqué un nouveau sacrifice. Je me dis enfin qu’il fallait la satisfaire une dernière fois, et qu’elle ne pourrait plus rien exiger quand je l’aurais replacée au milieu de sa famille. J’allais lui proposer de la suivre en Pologne, quand elle reçut la nouvelle que son père était mort subitement. Il l’avait instituée son unique héritière, mais son testament était contredit par des lettres postérieures que des parents éloignés menaçaient de faire valoir. Ellénore, malgré le peu de relations qui subsistaient entre elle et son père, fut douloureusement affectée de cette mort: elle se reprocha de l’avoir abandonné. Bientôt elle m’accusa de sa faute. «Vous m’avez fait manquer, me dit-elle, à un devoir sacré. Maintenant, il ne s’agit que de ma fortune: je vous l’immolerai plus facilement encore. Mais, certes, je n’irai pas seule dans un pays où je n’ai que des ennemis à rencontrer. — Je n’ai voulu, lui répondis-je, vous faire manquer à aucun devoir; j’aurais désiré, je l’avoue, que vous daignassiez réfléchir que, moi aussi, je trouvais pénible de manquer aux miens; je n’ai pu obtenir de vous cette justice. Je me rends, Ellénore:votre intérêt l’emporte sur tout autre considération. Nous partirons ensemble quand vous le voudrez.»

Nous nous mîmes effectivement en route. Les distractions du voyage, la nouveauté des objets, les efforts que nous faisions sur nous-mêmes ramenaient de temps en temps entre nous quelques restes d’intimité. La longue habitude que nous avions l’un de l’autre, les circonstances variées que nous avions parcourues ensemble avaient attaché à chaque parole, presque à chaque geste, des souvenirs qui nous replaçaient tout à coup dans le passé, et nous remplissaient d’un attendrissement involontaire, comme les éclairs traversent la nuit sans la dissiper. Nous vivions, pour ainsi dire, d’une espèce de mémoire du coeur, assez puissante pour que l’idée de nous séparer nous fût douloureuse, trop faible pour que nous trouvassions du bonheur à être unis. Je me livrais à ces émotions, pour me reposer de ma contrainte habituelle. J’aurais voulu donner à Ellénore des témoignages de tendresse qui la contentassent; je reprenais quelquefois avec elle le langage de l’amour; mais ces émotions et ce langage ressemblaient à ces feuilles pâles et décolorées qui, par un reste de végétation funèbre, croissent languissamment sur les branches d’un arbre déraciné.

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