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La nuit miraculeuse

Geneviève Gaillard-Vanté
Smaller text sizeDefault text sizeBigger text size Add to my bookshelf epub mobi Permalink MapPort-au-Prince, Haiti

Au-dehors il fait nuit. Port-au-Prince et ses alentours sont dans une totale obscurité. L’horloge sur le mur marque près de huit heures. Le premier anniversaire de l’horreur du 11 septembre se rapprochant, sur l’écran face au grand lit, elle revoit avec la même émotion, dans les nouvelles, les images déroutantes, bouleversantes, commémorant la perte l’an dernier de plus de trois mille innocents. Son petit garçon de huit ans, comme elle, regarde et ne dit rien, tout en croquant les «egg rolls» qu’un à un ils trempent dans le plat contenant la sauce chinoise. Ils se souviennent... Jamais ils n’oublieront.

Deux, trois minutes peut-être, s’écoulent, d’autres images de dures réalités relatées dans Unsolved mysteries, comme tous les soirs de la semaine, défilent. En dessous de la chambre, le bruit causé par la barrière de fer lui annonce avec soulagement, l’arrivée de son mari.

«Ouvrez la porte, ouvrez la porte!», l’entend-t-elle soudain hurler, présentant le danger, d’une voix criarde, paniquée. Un premier coup d’arme déchire le calme de la nuit, et comme dans un cauchemar, résonne dans toute la maison. Elle saute du lit, le plat, de ses mains, s’envole dans l’air. A peine a-t-elle le temps de crier à sa fille de dix-huit ans, branchée sur le net dans le bureau à côté, de se mettre à l’abri, elle s’enferme à double tour avec son fils pour le protéger.

Un deuxième coup plus rapproché l’a fait passer à un état second, qu’aucuns mots, n’arriveraient, selon elle, à dépeindre. Sa fille en sanglots, appelle son père qui ne répond pas. Elle comprend maintenant que les agresseurs sont dans la maison! La serrure de la faible porte de la chambre cédera d’un moment à l’autre, pense-t-elle, désespérée. Sur le balcon, de toutes ses forces, elle crie les noms de ses voisins, qui l’espace de quelques souffles répondent de partout assistés de leurs agents de sécurité. Les rafales d’armes qui s’ensuivent lui font penser aux tirs sur les fronts de guerre, au cinéma.

Sur les tuiles au-dessus de sa tête en pluie des centaines d’éclats retombent. «Tu entends les paillettes magiques?», a-t-elle étrangement l’inspiration de raconter à son petit garçon pour le rassurer, le serrant fort dans ses bras. Elle pense à tant d’autres ayant vécu des instants similaires. Aux fatalités. Soudain une force immense l’envahie, la calme. Elle se met à remercier Dieu à voix basse pour tous ses bienfaits... Deux fois déjà, celui qui partage sa vie depuis plus de vingt ans, a échappé à la violence. Elle, plus d’une fois. Ses enfants, aussi. Elle s’accroche à cette pensée. Dans la maison elle entend les sanglots de plus en plus affaiblis de sa fille appelant son père qui ne répond toujours pas.

Le long silence qui suit lui laisse croire que tout est fini cette fois pour son mari, peut-être même pour sa fille. Des images de sa vie défilent en rapides séquences dans sa tête. Elle imagine..., imagine... Quatre, cinq, dix, vingt minutes? Le temps n’existe plus.

Puis comme dans un rêve, elle croit entendre la voix hésitante de son mari: «Ils sont partis! Appelle un médecin!» Dans un premier temps, elle a peine à y croire. «C’est Papi, c’est Papi?» lui demande son fils, dans un élan d’espoir. Elle n’a plus de voix, elle secoue seulement la tête affirmativement en entrouvrant, tremblante, la porte de leur chambre. Figé, debout devant elle, son mari le visage, le cou, l’estomac ensanglantés, sans mot la regarde. Les carreaux ivoires des paliers sont tachés aussi de son sang... Elle le touche, il est froid. «Je m’en vais», balbutie-t-il, calmement, les lèvres bougeant à peine, s’effondrant sur leur lit. Eberluée, choquée, dans un vertige, elle l’observe en soulevant le combiné. Sur les deux lignes téléphoniques, le répondeur rappelle que leur «compte est à zéro!». Quant aux portables, le mot «Roam» se lit sur les cadrans, en lieu et place des numéros qu’elle tente désespérement de marquer! Alors, dans un silence étrange, elle ferme un instant les yeux, pour maintenir sa lucidité. Papa prie, dit-elle à leur fils...

Elle tire la porte de la maison sans regarder en arrière. Elle oublie le four allumé. Plus rien n’a d’importance. Son fils, les pieds nus, est dans ses bras. Dans la rue éclairée par les phares, une douzaine de voitures d’amis, d’autres amis d’amis qu’elle ne connaît pas, entourés de leurs agents de sécurité, sont là pour les assister, pour accompagner à l’hôpital son mari maintenant dans les bras de leur fille aînée, si courageuse.

Dans la nuit miraculeuse, elle entend la sirène. Sur son passage, elle voit la lumière rougeâtre tournoyer... Ce n’est pas un rêve. Que la vie est fragile, se dit-elle. Le chemin vers l’hôpital dans la voiture suivant celle accompagnant son mari, parait si long. Celui qui la conduit, elle le voit pour la première fois. Elle ne le connaît pas. Avec calme et compassion, il essaie de la rassurer, tandis que sur la radio de communication les voix fusent.

Au chevet de son mari, encore sur la civière, la famille et plus d’une cinquantaine d’amis, sont là. Des médecins surgissent de partout. La salle d’attente est envahie pour les réconforter. Le temps s’évapore à un rythme qu’elle ne peut évaluer... Enfin, elle entend le médecin en chef prononcer: «Il ne voit pas dans un oeil, mais il vivra!»

Dans une autre agression, celui qui l’accompagnait en voiture, à son tour, se retrouve aujourd’hui paralysé de la tête au pied, la colonne sectionnée par une arme à feu!

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Copyright ©Geneviève Gaillard-Vanté, 2002
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Date of publicationApril 2003
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